LE DIT DE LA HORCA
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Réal. Bruno Bertier, texte & guitares Théolier JP _______________________________________ "Seuls les morts verront la fin de la guerre." Platon ______________________________________ Alors je vins ? lui apr?s le déjeuner. Et je lui demandai : "Y a-t-il mon P?re, ? l'heure o? vous allez mourir, des choses dont vous soyez certain ?" Il ne dit rien. Je dis : "Vous allez bientôt paraître devant le Créateur... Faites-moi ce plaisir." Son oeil semblait celui d'un paysan des montagnes ou d'un oiseau englué. "Je suis s?r que l'on ne va pas au Ciel les uns sans les autres, dit-il. Et aussi, je suis suis s?r que vous ?tes mauvais." Le pr?tre bancal se tenait ? mes pieds. Je prononçai alors ces paroles : "Les Rouges auxquels vous ?tes allié, ces abrutis de va-nu-pieds, ne sont pas si gentils : découper une vieille dame ? la scie..." Il me fixa de son regard. "Ils sont ignorants, ils sont ? bout, ils sont des hommes... -- Je laissai résonner ces mots sous la voute de pierres fraîches. -- C'était un homme celui que vous avez violé hier soir." Je le fixai ? mon tour : "Un homme... Un fauve... -- Je prierai pour vous pourtant", balbutia le vieil imbécile. "Allons Padre ! Orig?ne et son Apocatastase ne sont pas du go?t du successeur de Pierre..." Il se tut. Les mouches bleuirent un espace de lumi?re. "L'heure est venue", lui dis-je. Il passa devant moi. ________________________________ "Vous me ferez l'injection de coca?ne Docteur ! Cet imbécile m'a contrarié..." La vieille veine happa le poison. __________________________________ "Messieurs, le monde est une fosse ? purin peuplée d'imbéciles, proféra le colonel pomponné apr?s sa piq?re de coca?ne... et de quelques hommes différents comme le pr?tre que j'ai tué hier, et comme moi qui vous parle et vais bientôt mourir. Vous ?tes les derniers hommes de guerre, ceux qui ne servent personne et ne croient en rien. Vous avez vu les berges désolées de la vie routini?re et n'avez jamais accosté. Nous savons parfaitement que nous n'avons rien ? attendre d'un roi libéral ni d'un général ambitieux : notre seul ambition, compa?eros, est de prendre du plaisir ? la chasse. Car le plus haut plaisir s'atteint par le choix. Il y a bien longtemps, le supérieur du couvent, ? l'époque o? j'ai découvert ce que j'ai cru ?tre l'amour, nous entretenait de ceux qui se sustentent du bois de la Croix. Je suis l'un d'entre eux Messieurs. Je suis libre et seul. (Le colonel, sorti un mouchoir de dentelles bleue et s'épongea le front.) Nous n'avons rien ? attendre de qui que ce soit hormis ce que nous lui prenons, lui arrachons. Bientôt les autres, les grégaires, viendront et sous le nombre nous succomberons. Mais auparavant, nous aurons eu le satisfaction d'accomplir ce pour quoi nous étions faits... Allons ! il est temps d'interroger les prisonniers." ________________________________ "Je vais peut-?tre ? qui sait ? -- vous surprendre se?ores, mais si je dis que j?aime la corrida, je n?exprime point ? son égard mon entier sentiment?" Les officiers, au nombre de deux, s?empar?rent au m?me instant des verres d?anis posés sur le guéridon noir orné de dentelle sévillane. "La symbolique s?efface devant la personne... Croyez-vous que cet ahuri de po?te, je parle de François d?Assise, e?t été un aficionado ? Lui qui a pleuré ? la vue d?une hirondelle tombée du nid ?..." Les lames de bois laissaient passer le soleil printanier, doux encore, en robe d?épousée. Les premiers martellements de bottes et de gros souliers. Des ordres lancés. Le silence se peuplait de rites et d?habitudes. La Horca reprit : "Non, rien ne justifie la mort d?un toro !... pas les petites cojones d?un beau gosse en tout cas... ? Ahahahah !" El Coronel sourit sobrement. La piqure du matin est la meilleure. "Qu?est-ce qu?on en a ? foutre du sacrifice , solaire ou pas ? taurin, humain? ? Mensonges et aveuglement compadres !" Une servante ? cheveux gris glissa dans le couloir encore sombre. "Ils veulent de la mort, dit la Horca, rien que de la mort. Mais qu?ils sachent -- en tout cas, sachez-le : rien n?oblit?re la souffrance et la douleur. Elles sont, sur cette plan?te horrible, ce qu?il y a de plus précieux." Les deux lieutenants écoutaient. L?horloge dispensait ses battements de métal. "Eh non ! bien qu'amateur de lumi?re et d?ar?ne, je ne vais pas me prendre pour une de ces outres ? pus de bourgeoises. J?aime la douleur et parfois je guette la corne qui empale le garçon. Mais je sais ce qu?il y a de faux, de distordu, de petit, dans ces spectacles. Le symbole, je vous le redis, ne tient pas devant la b?te sanglante, ? l?échine lardée, au souffle court... Le symbole s'incline face au sang." Le Colonel s?approcha des persiennes. Il ouvrit au matin et une brise fraiche entra. "Il n?y a que la personne au sommet de tout. Et mon métier, mon choix, c?est la guerre. ? Vous y revenez toujours, s?enhardit un des soldats. ? Je n?y reviens pas : nous y sommes ; et j?en tire l?essence et le repos momentané? Pour toujours." La Horca se tut quelque secondes, parut se perdre, mais nul ne se fiait ? ses absences. Il rajusta son col, s?éclaircit la voix et prononça : "Au diable la corrida ! Il s?agit pour nous de tuer le plus de chiens avides possible. Et de ramener quelques prisonniers." ___________________________________ La Horca tint ? faire partager son point de vue. Les derniers fusillés étaient tombés comme des hommes de chiffons vers 10h. Traînées de sang dans la rue poussiéreuse. "Ne crois pas que je me bats pour ceci ou cela, dit-il ? son aide de camp. Les choses valent par leur durée. Il est exact que la démocratie me révulse, mais en cela je ne suis que raisonnable. Va me chauffer du café." L'aide de camp se leva du grand lit et passa dans la cuisine. Le Coronel joua avec son solitaire. La pierre gardait ses feux. Le jeune homme revint portant un plateau. "Toute civilisation est basée sur le mensonge. C'est ce que j'ai rappelé au pr?tre. Décidément, il ne s'épanchait pas beaucoup lui... Au moins, crois en la nature ! lança-t-il brusquement. Dans les prédateurs, les proies, les vers..." ____________________________________ "Je manifesterai en toute occasion ma détestation du kantisme et de l'hégélianisme ; je démontrerai la fausseté de ces philosophies, l'inanité des morales qui s'y ajoutent ; je combattrai l'engouement stupide des modernes pour cette pensée allemande, toute de vaine dialectique ? prétention idéaliste ou matérialiste, qui a provoqué la ruine mentale et morale, politique et sociale de l'Occident", déclara le membre de la Falange Espa?ola Tradicionalista. La Horca considéra son invité. Puis les autres : son éminence, les marquises jumelles, les autres phalangistes, les carlistes, son aide de camp... Son regard plana sur ces animaux. "Ce sont des animaux, constatait El Coronel, bel et bien des animaux... des singes savants." Visiblement, le phalangiste guettait, verre ? la main, une réaction de son hôte. Celui-ci fit remarquer que tous f?taient Noël. "Au Sauveur !" fit l'aide de camp. La Horca lui sourit : il était aussi abruti que les autres, tout aussi abruti de mensonges. Par-dessus les sierras, de grands vautours remuaient les nues glacées. ___________________________________ La Horca minauda : "J'ai décidé, il y a de longues années, d'épuiser l'infinie Patience." L'aide de camp haussa les sourcils : "De quelle patience parlez-vous coronel ? -- Fous-moi la paix ! m?me si j'aime la guerre..." ____________________________________ Le globe scindé en deux hémisph?res parfaits réveilla La Horca qui se prit ? plaisanter : ? Allez ! Juanito, remue ton joli cul et ram?ne-nous du café ! ? L?aide de camp secoua la t?te façon poulain. ? Au passage, laisse un peu de place ? ce vieux soleil mon peque?o, tire les rideaux qu?on voit qui bande encore ! ? Décidément El Coronel était en de plaisantes dispositions ce matin merdeux de janvier On carillonna, on toctoca, on fit vibrer l?huisserie de Tol?de. ? Ces vieux emmerdeurs encore, pensa La Horca ? puis ? haute voix, dans le théâtre mortel du monde : Entrez se?ores ! entrez, il y a du café ! ? Le Capitán Riera, le plus jeune, était le moins avenant. ? Riera vous voulez croquer du cul de bébé aussi ? ça vous changera ! ? Ahahahaha ! ? entonn?rent les vieux légionnaires. Le silence se fit, le soleil entrait finalement. Glacé. Les tasses fumaient. Le gland doré d?un calot amusait La Horca. Il prit l?initiative : ? Comment vont nos amis ? ceux de Mario Roatta ? Ahah ! toujours partants ? ? Un vieux légionnaire ? la mâchoire cassée crissa : Aaark ! Corpo Truppe Volontarie ! impatients de donner leur vie ! ? Parfait, parfait, diagnostiqua La Horca en reluquant les fesses du petit sergent qu?il avait élu pour quelque temps. Dio lo Vuole, n?est-ce pas messieurs ? ? Il savait qu?il pouvait plaisanter avec ceux-l?. D?ailleurs ils ne s?attarderaient pas, éduqués comme ils étaient? On parla de sous-marins, des îles Canaries, des ces dégénérées de marquises jumelles échappées aux paysans, et de bien d?autres inconvénients. D?Adolf Hitler également, qui en imposait ; qui en imposait au seul qui comptait, c?est-? ?dire ? lui-m?me : La Horca. Voici un freluquet qui a du coffre, un génie de l?abrutissement, un qui a compris ce qui parcourt l?échine de la vie. Mais il garda ces lucidités pour lui. Ses Camaradas étaient ce qu?ils étaient, ni plus ni moins. Pas grand-chose somme toute. Ils faisaient la guerre, lui la créait presque. Il vivait dans la guerre. Elle commençait quand il s?éveillait ; elle ne s?arr?tait jamais. Sa vie, ou ce qui en tenait lieu, n?était que guerre, incessante et surtout, surtout ? quelqu?un m?entend ici ? ahahah ? sans état d?âme. Les tasses furent reposées. Sagement. L?aide de camp s?était rasé pendant que ces messieurs parlaient. Sagement. El Coronel scrutait ? la façon d?une b?te de proie son Capitán : il sentait l?autre b?te? Un livre, parmi d?autres, en plan sur un guéridon. Le sous-fifre traînait? Les autres partaient, étaient partis et il lui dit : ? Je vois que vous lisez couramment le français mon colonel. ? Je me démerde avec. ? Hrmpf? (il tenait la route quand m?me ce lieutenant), et je vois que vous lisez? ? Vous voyez que je lis Stanislas de Gua?ta? Silence. Doit-je y aller , dois-je ne pas y aller ? Le café est mort au fond des tasses et de futurs morts se préparent ? vivre. La Horca décida, car il décidait toujours : Je lis et non seulement je lis mais j?entends cet auteur avachi, cet occultiste parisien. Je l?entends quand il dit : "La Coca exerce sur le corps astral une action directe et puissante; son emploi coutumier dénoue, en l'homme, certains liens compressifs de sa nature hyperphysique, ? liens dont la persistance est pour le plus grand nombre une garantie de salut. Si je parlais sans réticences sur ce point-l?, je rencontrerais des incrédules, m?me parmi les occultistes. Je dois me borner ? un conseil.? Vous qui tenez ? votre vie, ? votre raison, ? la santé de votre âme, évitez comme la peste les injections hypodermiques de coca?ne. " Putain ! je ne pensais pas qu?il me restait autant de mémoire ! ? Le subalterne joua le jeu et s?en alla. ___________________________________________ La Horca avait une mémoire fid?le, il l'appelait "ma chienne" ; il n'oubliait rien, et ce rien qu'il contemplait le rongeait telle une nourriture démente : chaque coup porté, chaque blessure striant l'immesurable toile noire, chaque cri de douleur ou de peur, il s'en souvenait... mais il ne se rappelait pas ses parents -- leurs visages effacés sous les derniers masques humains, pourrissants par millions apr?s le combat-qui-ne-cesse-pas. _________________________________________ Il salua mollement les factionnaires. Le temps s?était couvert. On percevait, derri?re les nuées grises, le lent passage des avions. Et ce bruit caractéristique, venu de la Grande guerre : le lourd battement ? deux temps des moteurs diesel allemands. Il y a des jours de différence. Sans que l?on puisse cerner ce qui les distingue de tous ceux qui font l?interminable défilé de l?existence, la Horca ne s?y trompait pas. ______________________________________ "Ces légionnaires plastronnants sont insupportables de na?veté idéaliste..." siffla El Coronel en accordant quelques minutes de son temps au bataillon qui entonnait l'hymne du Tercio de Extranjeros. Mais fort utiles quand il s'agit de défendre les indispensables fueros des riches", ajouta-t-il avant de tourner les talons. ________________________________________ "Je comprends malaisément le plaisir qu'ils prendront ? exterminer des populations ? cette hauteur", déclare le colonel en plissant les yeux (un biplan de la Luftwaffe ronronne sourdement devant le soleil). _______________________________________ "Je suis l'homme des mises ? morts et de la destruction. C'est moi qui lance mes chiens ? l'échine cloutée d'acier sur vos n?gres indociles ; c'est moi qui chasse les Indiens fugueurs au milieu des marais puants de l'intérieur. Je tiens les r?nes, je consens ? ce que vous utilisiez mes talents de tueur. Je suis l'homme que nul n'a prévu, celui de nulle part... et je me sens chez moi ici. Je fais couler le sang ; ainsi les heures passent moins douloureuses dans l'abîme de mon coeur. De tr?s vieilles et respectables forteresses se sont inclinées sous mes canons. A la t?te du meilleur des tercios, moi capitaine "t?te d'aigle", j'ai fait trembler par arquebuses et longues piques les valets des puissants et des gras commerçants dans les plaines du Nord. J'ai été vaincu, on m'a épargné parfois. Les prisonniers, je les connais; comme je connais mes fils, mes guerriers : j'en ai égorgé, telles des brebis, une douzaine de mes propres mains. Je suis l'homme de la mort et de l'obstination. Je suis La Horca : l'homme de la Guerre ; tant que durera l'oeuvre défigurée du Tr?s Haut : je ne partirai pas." _______________________________________________ La Horca, chose fort rare, se rongeait les ongles. Les souvenirs le hantaient mais tous les spectres ne vous souhaitent pas le pire. C'était il y a longtemps, la jeunesse bruyante. Les brisants au loin, douceâtres, et cette peau trop lisse qu'il venait de quitter... _________________________________________ La Horca se surprit ? s'arr?ter devant cette jeune femme, aux portes de l'érection. "Je deviens sénile, se dit-il, elle ressemble ? Augusto, vaguement, pas plus... Je perds mes nerfs..." _________________________________________ "Je suis l'un ces hommes tr?s rares qui savent que leur chemin ne s'arr?tera pas. Ces hommes sont ce qu'il y a de plus seul au monde, dans ce monde. Et leur souffrance n'a plus de nom qu'ils infligent ? leur gré parmi la masse des étrangers. Evite-les ... si tu les crains ils te tueront." __________________________

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